Chamboule tout.
Des amies pour la vie.
Il y un peu plus d’un an, j’ai rêvé. J’errai dans une fête foraine. De celles où tu poses un pied et tous tes sens sont brutalement kidnappés. Les odeurs de nougats en cours et de cacahuètes grillées à emballer. Le royaume des duels d’auto-tamponneuses. Là où sont légales les arnaques à ficelles, les anneaux évitants et autres fléchettes subtilement tordues. Et leur fratrie : jeux vidéo, pousse-pièces, et fusil à plomb. Les coccyx douloureux et les pssschhhtttt d’air comprimés des “palais du rire”. Mais les vrais boss, ceux qui font le régal des yeux et le cauchemar des oreilles : les manèges toujours plus fous !
J’étais au bord de l’orgasme sensoriel, pomme d’amour en main quand soudain… un chamboule-tout. Un vrai. À l’ancienne. Avec ses grosses boîtes de conserve en alu toutes brillantes et toutes NEUVES ! Ses chaussettes remplies de sable pour adultes, et de paille pour les plus jeunes. Et même : un lot pour TOUS les joueurs.
BOUM BOUM. Un.
BOUM BOUM. Deux.
BOUM BOUM. Trois.
Mon cœur reprit son rythme.
Un harmonica vint hanter l’air ambiant. Le Bon, la Brute et le Truand.
J’avais le soleil dans le dos. Les conditions idéales.
Mon chapeau mou à large bord et le poncho mexicain me protégeaient de la morsure de la chaleur. Mon cigarillo était encore assez long pour machouiller…
Les chevaux attachés près du saloon n’osaient broncher.
Les habitants, écrasés par le silence, fermaient les volets et avaient déjà calfeutré les enfants au fond des maisons.
Un craquement de bois sonore, le galop d’un chat sur les lames de parquet devant la mercerie…
L’étoile d’un shérif adjoint brillait à la lisière de mon champ de vision.
Les balles allaient siffler. Il ne faisait jamais bon de traîner dans mon sillage.
L’heure de la revanche venait de me sauter sur le dos.
Chacun de mes doigts s’agitait nerveusement. Être au taquet pour le plus grand duel de ma vie.
Une goutte salée le long de ma tempe.
Ma main en direction de ma cartouchière, à deux millimètres du holster…
La crosse nacrée… ??
J’avais oublié mon Colt…
« Ha non non, monsieur, c’est réservé aux femmes et aux jeunes filles. »
PARDON ?
Le monde n’avait quand même pas changé à ce point depuis la dernière fois ?
« N’insistez pas, monsieur, s’il vous plaît… » La femme derrière le stand me scrutait de ses yeux froids et de son sourire commercial.
C’est la première tenancière de stand que je vis refuser une vente ! Pour d’autres raisons que l’âge, la taille ou le poids.
Les filles ? Hold my love’s apple, I’ll be back soon.
Raser la moustache. Épiler les jambes. Une robe et une perruque devraient suffire.
Je levais ma main libre, paume vers le ciel en signe d’incompréhension.
Elle m’expliquait qu’elle réservait une « safe place destinée aux femmes » parce que « All men, quoi… » !
J’avais compté sept « patriarcat », cinq « agressions » et trois « peur doit changer de camp » en l’espace de cinq minutes. Il me manquait un « mascu » et j’avais le bingo.
Je me frottais les yeux, croyant rêver. (C’était bien le cas).
Du coup, faire tomber des boîtes, ce n’était rien face à l’oppresseur, mais elle, au moins, elle était entrée en guerre. À son niveau.
Et moi ? Du coup, j’en étais où, exactement, avec ma déconstruction ?
Je traversais une tempête masculino-testostéro-émotionnelle et c’était OK. Il me suffisait de garder ma pomme d’amour dans la bouche et d’essayer de remettre mes paupières à la taille habituelle. Ha, et de ne pas secouer la tête d’incompréhension, aussi.
Je payais les parties de mes filles comme dans un brouillard. Elles récoltèrent un autocollant : « Maman c’est toujours oui, Papa c’est toujours lui ». Panonceaux qu’elles me collèrent au cul de la voiture.
L’année d’après, à la même date exactement, je fis un autre rêve. Toujours la même fête foraine. Je tenais un stand de chamboule-tout aux boîtes en alu toutes brillantes, aux balles remplies de sable ou de paille avec une affiche stipulant qu’il n’y avait pas de perdant. Juste en face de la “safe place”.
« - Je peux faire une partie ?
- Ah non madame, c’est réservé aux hommes.
- PARDON ?
- C’est en face pour vous.
- DE QUOI ?
- Ici, je n’accepte que les gars qui veulent se défouler. Avant d’agresser potentiellement. « All men, quoi. » On m’a dit, en face.
- QUOI ?
- Ici on démolit des boîtes par prévention.
- Mais on démolit des boîtes aussi en face !
- Oui mais en face… c’est pour l’effort de guerre. »


Pardon ? 🤣🤣🤣
Merci, j'y étais dans cette fête foraine à la limite du Freak Show. J'espère que l'épilation ne fût pas trop douloureuse, même en rêve.
J'ai adoré ce texte ! Ton écriture est incroyablement imagée, on passe de l'odeur des cacahuètes grillées au duel au soleil de Sergio Leone en un clin d'œil, c'est un vrai régal visuel. 👏✨